Élevage en mer : des saumons qui divisent dans les Maritimes
Des voix s’élèvent dans les Maritimes contre l’élevage de saumon en mer. Les opposants dénoncent cette industrie, qu’ils qualifient de polluante et de néfaste pour la survie des homards et des saumons sauvages. Les salmoniculteurs, quant à eux, font valoir que des milliers d’emplois dépendent de leur industrie et que leurs pratiques respectent l’environnement.
L’opposition citoyenne
Brian Muldoon est au combat. Ce retraité habite au bord de l’océan Atlantique, en Nouvelle-Écosse. Debout sur les galets, il pointe une installation imposante à quelque 500 mètres au large de sa propriété.
Je vais vous présenter ce que l’industrie appelle une ferme piscicole. Mais nous, en Nouvelle-Écosse, on appelle ça un parc industriel d’engraissement de poisson. C’est exactement ce que c’est!
lance-t-il d’une voix assurée.

Brian Muldoon, président de la Protect Liverpool Bay Association, regarde au loin une installation piscicole.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Il a pris la tête d’une association qui s’oppose à l’élevage de saumon en enclos à filet ouvert dans la baie de Liverpool.
Ici, les citoyens et les élus de la région veulent stopper les projets de l’entreprise Cooke Aquaculture, qui a demandé l’autorisation d’agrandir une ferme piscicole existante et d’en ouvrir deux nouvelles à proximité.
Si le projet est approuvé par les autorités provinciales, ce ne sont plus 400 000 saumons, mais près de 2 millions qui seront élevés dans la baie de Liverpool.
Ce que les opposants craignent par-dessus tout, c’est la pollution que peuvent engendrer de tels sites d'élevage, précise Brian Muldoon.
On y utilise des antibiotiques et il y a les excréments des poissons. On ne voit pas les déjections des poissons. Ils ne les gèrent pas. Ce n'est pas comme si ça restait sous les filets et que quelqu'un venait les ramasser. Alors ils vont où? Ils vont où le courant les amène, c’est-à-dire sur la rive.

Brian Muldoon est président de la Protect Liverpool Bay Association.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
À proximité des installations de Cooke se trouve une des plus belles plages du comté.
On veut que cette magnifique plage demeure intacte, que l’eau reste pure
, souligne Darlene Norman, mairesse de la municipalité régionale de Queens.
Elle représente les élus municipaux de la région, eux aussi opposés aux fermes d’élevage de saumon.

Darlene Norman est mairesse de la municipalité régionale de Queens.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Mme Norman n'en revient pas que les entreprises d’aquaculture de saumon se désignent comme des fermiers de la mer
.
Sur terre, les fermiers doivent traiter tous leurs excréments et tous les restes de nourriture. Pourquoi un fermier de la mer ne serait-il pas responsable de ses déchets? C’est LA question.
La localité de Liverpool a trouvé des alliés tout le long de la côte atlantique, en Nouvelle-Écosse.
L’association de Brian Muldoon a rejoint le réseau Healthy Bays, un regroupement provincial qui milite contre l’industrie salmonicole.
Cette industrie n’est pas pour la Nouvelle-Écosse. On doit sensibiliser le reste de la province et informer la population de ce qui passe dans ces filets.

Un saumon de l'Atlantique dans une rivière de Nouvelle-Écosse.
Photo : iStock
L’industrie réplique
Les éleveurs de saumons ont bien l’intention de se défendre
Ce discours me rend folle
, s’exclame celle qui était directrice exécutive de l’Association des pisciculteurs du Canada atlantique au moment de notre rencontre, l'automne dernier.
Nous sommes des fermiers de la mer responsables. Sommes-nous parfaits? Non. Demandez à un agriculteur s’il est parfait, s’il a une empreinte environnementale. S’il vous répond qu’il n’en a aucune, il vous ment.
Ce qui se retrouve sous les enclos ne devrait pas inquiéter les citoyens, à son avis.
Ce sont des matières organiques, insiste-t-elle. Ça ne s’accumule pas comme des déchets sur une plage. Le peu qui se disperse à partir de l’installation est géré par l’environnement.
L’industrie salmonicole est un important moteur économique dans les Maritimes.
Selon l’Association des pisciculteurs du Canada atlantique, elle génère annuellement 2 milliards de dollars pour la région et elle crée environ 8000 emplois.
Quatre compagnies y exploitent plus de 200 sites et y produisent 40 % des saumons d’élevage du Canada. Cela représente de 8 à 10 millions de saumons par an dont plus de 75 % sont exportés vers les États-Unis.
Parallèlement, l’aquaculture est en pleine croissance sur la planète.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a évalué qu’en 2022, la production d’espèces animales issue de l’aquaculture (51 %) a dépassé pour la première fois celle de la pêche de capture (49 %). Ce qui met en évidence, selon l’ONU, le potentiel du secteur pour lutter contre l’insécurité alimentaire et la malnutrition.

Tom Taylor était responsable du contrôle des aliments et des stocks pour Cooke Aquaculture.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Au cours des 50 prochaines années, la consommation de nourriture de l’humanité va dépasser les données historiques. Ça me convainc qu’il faut davantage tirer profit des ressources dont on dispose si on veut arriver à nourrir la planète
, soutient Tom Taylor, qui travaillait pour Cooke Aquaculture au moment de notre rencontre.
Nous l’avons accompagné sur une barge d’alimentation au milieu d’une ferme où la compagnie élève 400 000 saumons. Ici, dans la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick, comme ailleurs dans les Maritimes, l’industrie n’est pas propriétaire des eaux où elle s’est installée.
C’est l’équivalent de faire de l’élevage dans un parc, c’est-à-dire dans un espace public où il y a une surveillance serrée et des règlements très stricts à suivre.
Il se fait rassurant sur la façon d’opérer des salmoniculteurs.
L’impact de nos activités est très localisé. On met tout en œuvre pour le réduire et pour trouver des façons de rendre notre production plus efficiente, de manière à le minimiser.
Les saumons sauvages menacés?
Depuis des années, les saumons qui s’échappent des fermes d’élevage préoccupent des scientifiques. Ils craignent pour la pérennité des populations de saumons sauvages. Ceux qu’on nomme les rois des rivières
subissent en effet un déclin important de leur population depuis des décennies.
Le type de saumon qui a été choisi pour l’élevage croît bien en culture : il devient gros rapidement. Il est très différent du saumon sauvage
, constate le généticien Ian Bradbury, de Pêches et Océans Canada.

Le généticien Ian Bradbury, de Pêches et Océans Canada.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Il est convaincu que les saumons d’élevage et les saumons sauvages ne font pas bon ménage lorsqu’ils se retrouvent dans la même rivière.
Le saumon sauvage est le résultat de la sélection naturelle sur des milliers d’années. Il est fait pour vivre dans les rivières, dans des débits d’eau et des températures naturelles, entouré de pathogènes. Lorsqu’il y a croisement, le poisson hybride qui en résulte n'est pas adapté à cet environnement naturel.
Avec son équipe, il a observé une hybridation par introgression avec le saumon d’élevage. On sait que ça a un effet, mais on n’en connaît pas la portée. On ne sait pas dans quelle mesure ça joue sur le déclin. Mais le fait qu’on observe ce croisement suggère déjà que ça joue un rôle.
Les homardiers en colère
L’inquiétude est aussi palpable dans une salle communautaire de Liverpool, par un matin froid d’octobre. Des pêcheurs de homards se sont réunis pour discuter du projet de Cooke Aquaculture d’agrandir ses installations dans la baie.
Quand les fermes piscicoles ont commencé, c’étaient de petites exploitations familiales. Le problème, aujourd’hui, c’est que l’industrie a un gros impact
, nous raconte Peter Stewart, qui fait office de porte-parole du groupe.
Ce homardier à la retraite craint pour l’avenir de ceux dont c’est le principal gagne-pain.

Peter Stewart (à l'avant-plan) est un pêcheur de homard à la retraite.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Les pêcheurs de homards vont être déplacés. Ils vont devoir aller dans une autre zone où il y a déjà d’autres pêcheurs, qui proviennent peut-être du port à côté. On va se retrouver en conflit avec nos collègues. On ne veut pas ça.
Sa conjointe Janine évoque quant à elle les problèmes environnementaux que pourrait causer l’ajout d’enclos à saumon.
Quand est-ce qu’on détermine qu’il y a trop de saumons? Trop de déchets? Trop de produits chimiques? Il est où, le point critique?
demande-t-elle.
Ça va détruire l’environnement et le homard va se déplacer ailleurs. Il ne sera plus capable de se reproduire ni de se développer ici
, enchaîne M. Stewart.
Ici, la confiance envers l’industrie et les élus semble inexistante. Le gouvernement pousse pour avoir plus de fermes d’élevage et l’industrie aussi. Ils vont poursuivre la croissance jusqu’à ce que quelqu’un dise que ça suffit
, estime Peter Stewart, d’un ton posé mais ferme. On doit tracer une ligne pour dire : "Là, ça suffit."

Plusieurs pêcheurs de homards des Maritimes s'inquiètent des conséquences de l'élevage de saumon en mer.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Un reportage de Maxime Poiré et Simon Giroux à ce sujet sera présenté à l'émission La semaine verte diffusée samedi à 17 h (HAE) sur ICI Télé.
Un pays, deux régimes
Sur la côte Pacifique, l’élevage de saumon en mer n’a plus la cote pour des raisons environnementales et de contamination des saumons sauvages. En Colombie-Britannique, c’est le gouvernement fédéral qui dicte les règles du jeu dans ce domaine et Ottawa a décidé de mettre fin à la salmoniculture en enclos à filet ouvert d’ici 2029.
Mais dans les Maritimes, rien de tel n’est au programme.
Sur la côte Atlantique, ce sont les provinces qui sont responsables de l’aquaculture et qui décident du sort de cette industrie. L’appui des provinces y semble acquis.
Une vidéo qui fait la promotion de l’élevage des saumons en mer auprès des enfants a été produite par l’industrie et met en vedette Margaret Johnson, ex-ministre conservatrice du Nouveau-Brunswick responsable de l’aquaculture.

Margaret Johnson fait la promotion de l’élevage des saumons en mer auprès des enfants.
Photo : Atlantic Canada Fish Farmers Association
Les mesures qui sont en place sont appropriées, juge l’Association des pisciculteurs du Canada atlantique.
Pour l’instant, les provinces sont les principaux organes de réglementation et elles font un très bon travail, dit Susan A. Farquharson. Récemment, toutes les provinces ont signé un protocole d’entente en faveur de la poursuite de l’élevage du saumon en mer dans le Canada atlantique. Je ne crois pas que ça changera prochainement, heureusement.
Je demande tout le temps pourquoi on traite l’océan Pacifique différemment de l’océan Atlantique
, commente toutefois Brian Muldoon.
Pour lui et ses alliés en Nouvelle-Écosse, la bataille ne fait que commencer. Le sourire en coin, il fait remarquer que sur les plaques d’immatriculation de la province on lit Canada's Ocean Playground
(Le terrain de jeu océanique du Canada).
Les gens du monde entier, quand ils entendent parler de la Nouvelle-Écosse, ils imaginent des côtes rocheuses, des plages de sable… mais pas de fermes d’élevage
, fait valoir M. Muldoon.
On peut gagner cette bataille parce qu’on s’unit, ajoute-t-il. On se serre les coudes et on tient tête [aux gens de l'industrie]. Maintenant, on doit s’assurer qu’ils nous écoutent.
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